Nous avons des informations qui proviennent directement d’une autorité impliquée dans cette situation désastreuse. Une interview du Ministre Beninois des TIC Max Awêkè par AFRIK.COM. Enfin, diront certains ! En tout cas je suis bien heureux qu’il ait donné ces informations sur la crise.
Venons-en aux informations et analyses données par le Ministre.
Max Awêkè : Le Bénin a effectivement, depuis plus d’un mois, des problèmes avec Internet à cause d’un incident banal. C’est l’incendie de notre station à la plage. Tout le matériel technique a été ravagé par le feu. Avec cet événement malheureux, il est impossible d’avoir accès à Internet dans tout le Bénin ainsi que dans les pays de l’hinterland.
Quel est donc cet « incident banal » dont parle M. le Ministre ? Un incendie provenant d’un court-circuit sur un climatiseur dans la salle d’équipements. Ce qu'il y a de malheureux dans cet « incident banal », c’est le manque total de protection de base pour une installation aussi stratégique et aussi coûteuse. Quelles sont les normes suivies pour la construction de ce local ? Où sont les détecteurs de fumée ? Le système d’extinction automatique d’incendie (sprinkler), les gardes devant assurer la sécurité d’un centre névralgique aussi important ? Que fait un simple climatiseur si près des installations ? La climatisation centrale n’est-elle pas mieux indiquée ?
Voilà bien de questions qui expliquent les racines profondes de cet « incident banal ». En fait ce qui est banal, c’est la légèreté et le manque de responsabilité avec lesquels ces installations sont gérées. Ce qui est banal, c’est le fait que personne n’ait eu à répondre de ces fautes grossières et graves. Ce qui est banal, c’est qu’on ne comprenne pas à un si haut niveau de responsabilité que la solution au problème commence par la compréhension du problème. Ce qui s’est passé n’est point banal, c’était banalement prévisible.
Aussitôt, la Direction générale de Bénin Télécoms, avec mon consentement, a fait venir Alcatel, la société qui a installé la station béninoise à la plage. Quand les employés d’Alcatel sont venus faire l’état des lieux, ils ont estimé qu’il vaudrait mieux que le consortium auquel nous appartenons intervienne directement pour trouver une solution adéquate aux vues des immenses dégâts. Et présentement, le consortium a déjà contacté France Télécom qui viendra remplacer tout ce qui a été brûlé. France Télécom doit donc tout renouveler afin que l’on ait une connexion viable, à long terme.
Même quand toutes les mesures de sécurité sont prises, il y a des sinistres qui peuvent se produire. On le concède. Pour cela, toute organisation, même la plus petite entreprise ayant un réseau informatique met en place un « Disaster Recovery Plan » un Plan de Reprise après Sinistre. Quel est le plan de Benin Télécoms SA ? Surtout dans un contexte où il y a déjà eu en moins de 24 mois deux sections du câble sous-marin connectant le Benin au reste du monde. Quelle irresponsabilité !
L’indentification et l’analyse des risques et menaces de catastrophes devaient éviter ce problème. Mais une fois l’incident produit, il devait déjà avoir en place un comité de reprise après sinistre pour mettre en exécution le plan B, C et/ou D dans cet ordre. Les procédures de notifications à toutes les parties prenantes y compris les clients doivent entrer en marche sous les 6 heures qui suivent. L’évaluation des dégâts, la séquence des activités de rétablissement, la phase de reconstruction etc…, tout cela est préparé en avance et révisé périodiquement.
Ce à quoi nous avons assisté et assistons toujours, c’est l’amateurisme, la réaction tardive aux problèmes et le blackout total d’informations pour le public.
La préoccupation principale doit être de minimiser au maximum les périodes de coupures totales d’internet.
Cette panne est intervenue à trois jours de la tenue à Cotonou de la rencontre informelle des chefs d’État ou de gouvernement de l’Union africaine. Il fallait trouver une solution. Et la première qu’on a trouvée a été de louer des VSAT et de mettre aussi en complément le faisceau hertzien d’Abomey-Calavi (ville située dans la banlieue de Cotonou NDLR) pour que les médias nationaux et internationaux puissent faire leur travail pendant le sommet de l’Union africaine. Ça a marché et tout s’est bien passé.
Quand il s’agit de satisfaire les chefs d’Etats, une solution a été vite trouvée. C’était d’une importance capitale. Mais lorsque l’économie du pays est ralentie, on peut aller doucement. On comprend mieux maintenant. Pourtant les ressources citées par le Ministre, louer des VSAT et de mettre aussi en complément le faisceau hertzien d’Abomey-Calavi sont des solutions que nous avons toujours demandées pour les clients…même s’il faut offrir un service minimum à bas débit. N’est-ce pas un bon plan B ou C prêt à entrer en exécution ?
Évidemment, le manque d’Internet embête tout le monde. Les opérateurs économiques, les douaniers, les journalistes… tous sont dans l’impossibilité de faire leurs activités quotidiennes. On a bien pris conscience des pertes financières. Mais ce qui nous a semblé le plus important est l’atteinte à notre crédibilité : le Bénin étant fournisseur d’Internet aux pays de l’hinterland (ndlr arrière-pays). Les citoyens de tous ces pays ne sont pas contents.
M. le Ministre, le manque d’internet ne m’embête pas. Il tue complétement toutes mes activités. Sans internet, je ne peux plus rien faire, Zilch Zéro, Nada ! Depuis que je suis au Benin, les coupures d’internet m’ont fait rater le délai de soumission (en ligne) d’un projet que mon organisation était sure de remporter ($250,000 US), annuler plusieurs formations nécessitant la connexion internet pour un manque à gagner de 15.000.000 FCFA, et plus récemment un billet d’avion Cotonou-Washington DC pour pouvoir travailler sur un projet important.
Mais à lire la réponse du Ministre, on voit qu’il est plus intéressé par ses clients de l’hinterland que par ceux du Benin. « Ce qui nous a semblé le plus important est l’atteinte à notre crédibilité : le Bénin étant fournisseur d’Internet aux pays de l’hinterland ». Vraiment ? Le plus important ce ne sont pas les clients du Benin qui n’ont pas du tout internet alors que les pays de l’hinterland ont des connexions secondaires ? Merci M. le Ministre mais nous avions déjà compris que nous, clients du Benin, nous venons après.
Toutes les autres initiatives dont parle le Ministre n’aboutiront à rien si les causes racines ne trouvent pas de solutions. La cause première de ce désastre, c’est le leadership. Sous d’autres cieux, en cas d’incompétence notée ou notoire, vous démissionnez ou on vous montre la porte. Pas au Benin. Nous ne sommes pas sortis de l’auberge.
